Votre projet a trois sources d’inspiration : la tradition musicale andalouse de la Nouba, le film La Nouba des femmes du mont Chenoua d’Assia Djebar et le mot nawba qui signifie « mon tour ». Comment ces inspirations ont-elles nourri votre projet et comment les entrelacez-vous au plateau ?
En fait, il ne faut surtout pas les séparer. Nous faisons écho au film d’Assia Djebar et pas seulement au film La Nouba, mais aussi aux films des années 60 qui ramenaient les images des archives pendant la colonisation française en Algérie. Assia Djebar est une grande écrivaine qui, à un certain moment, a fait une pause dans l’écriture et a décidé de faire un film. C’était un désir de trouver un langage parce que l’écriture, à ce moment-là, était en langue française. Elle faisait partie de cette génération de grands écrivains nord-africains de langue française. Dans le film, c’est l’arabe qui est parlé et c’est l’arabe qui est le canal. Le film est structuré en cinq chapitres comme la Nouba et suit ces cinq structures comme une dramaturgie. Dans notre projet, on veut rendre présent un passé qui n’est pas si loin dans notre mémoire et dans nos corps habités parce que nous pensons qu’il est temps que cette contemporanéité, ces langages artistiques prennent place dans nos écrits, dans nos créations, dans nos chemins. Pour nous, ce n’est pas juste un écho à Assia Djebar, c’est un écho à ceux et celles qui nous ont précédés. À Marseille, on invite le public à découvrir d’autres figures importantes, féminines aussi, qui font partie de nos références. Il s’agit de notre référentiel. On dit « notre » car il s’agit de notre collectif. On ne parle pas de communauté ni de nationalité, mais de collectif. Ce référentiel est important parce que les chemins artistiques ne commencent pas à un point T, ils sont l’accumulation de ce qui s’est passé auparavant. En dialecte, « Nouba-ti » signifie « c’est mon tour ». Et pour nous, en tant que collectif, c’est à notre tour de collecter, de tisser avec notre référentiel, avec ce qui nous semble nécessaire et urgent à partager avec des publics.
Est-ce que le mot de réappropriation vous paraît juste ?
Non. Il n’y a pas de réappropriation, c’est en nous différemment les unes des autres. Pour nous c’est aussi une manière de se questionner : que peut-on faire ensemble ? Quelles sont les questions qui réunissent le collectif aujourd’hui ? Ensuite, comment inviter et faire adhérer le public à nos questions ?
Sur scène, comment restituer au public tout ce référentiel culturel, artistique, intellectuel, oral ?
Il ne s’agit pas de restitution, il s’agit de nous aujourd’hui en tant que collectif. Comment nous, chacune avec nos sensibilités artistiques, allons proposer un voyage. Il ne faut pas tout « lire » pour entrer dans notre espace, il faut être ouvert. Généralement nous sommes invitées individuellement, une à un festival, l’autre à une rencontre… Cette fois, nous avons senti la nécessité de nous retrouver et de concevoir ensemble, avec nos singularités, mais avec des questions communes vis-à-vis du présent, de ce monde et de cette horreur. Nous sommes toutes et tous arabes dans ces moments de fragilité. Nous sommes toutes et tous témoins de génocide, en Palestine, nous en sommes témoins tous les jours que nous soyons blancs ou noirs. Alors comment artistiquement, ces questions nous affectent et comment encore créer de l’espoir et du rêve… Ça nous hante vraiment. On a envie d’effacer les frontières entre nos disciplines et de mettre nos sensibilités ensemble pour créer une autre dramaturgie. Pour sortir de nos formats habituels de présentation de nos œuvres.
Est-ce que cela signifie que vous donnerez beaucoup de place à la parole ?
On ne sait pas encore mais il y aura de la place pour des textes. Nous travaillons avec Samira Negrouche qui connaît très bien l’œuvre d’Assia Djebar, et qui est aussi poète et écrivaine. Le texte a son importance, mais va-t-on beaucoup le dire ou l’entendre, on ne sait pas. Il y aura certainement du visuel, de la vidéo, de l’audio. Quand on entrera dans notre espace, on aimerait qu’il y ait de la texture, une ambiance sonore, une atmosphère visuelle, et nous serons toutes présentes. On n’est pas dans le documentaire avec telle ou telle matière, on veut faire un transfert artistique et tisser ensemble. Le challenge est de tisser ensemble.
Samira Negrouche n’est pas physiquement avec vous sur le plateau. Quel est son rôle exact ?
Samira Negrouche est membre du collectif, elle en est partie prenante. Elle vit à Alger (ndlr. la ville de Nedjma Hadj Benchelabi), son vécu d’Alger est différent du mien car je suis partie durant la décennie noire. Elle nous apporte un autre regard, une autre lecture des textes. On partage les mêmes questions par rapport aux textes, aux figures qui ont façonné notre passé récent. On ne s’est pas retrouvées par hasard sur ces questions quel que soit l’âge, les générations, notre vécu. Il y a aussi la curiosité et la responsabilité partagée de ce que l’on tisse ensemble.
Cela me permet de vous demander si cette plateforme est plus importante que le « spectacle ». Et en quoi c’était important que cela soit exclusivement des femmes ?
Effectivement, être ensemble aujourd’hui en tant qu’artistes dans le travail, la réflexion, l’exploration, c’est très important. Mais le partage avec le public, sans parler de spectacle, est aussi important car il ne s’agit pas juste de notre petite bulle. Et Marseille est une ville très intéressante par son intensité. On souhaiterait avoir d’autres stations plus tard à Alger, à Tunis, à Bruxelles…
… et pourquoi exclusivement des femmes ?
Pourquoi pas ?! De par nos parcours, nos rencontres et nos collaborations artistiques, on veut renforcer les artistes femmes, mais sans de grands slogans féministes. On n’est pas contre la mixité mais la dynamique entre artistes femmes est différente. Il faut admettre aussi qu’il y a moins d’opportunités pour les femmes artistes et qu’il était important de consolider notre place. Il y a de très jeunes artistes avec nous et d’autres confirmées. On voulait créer cette constellation, cette famille d’alliées de sens. On pense que ces artistes sont sensibles aux sujets et aux questions qu’on explore actuellement sur la résistance, la fragilité, nos référentiels. Il y a aussi la question de notre connexion avec les générations précédentes. L’exemple des rituels entre femmes sont riches de sens pour nous, que cela soit dans le sud de l’Algérie, en Kabylie ou en Palestine. D’ailleurs dans la dernière scène du film La Nouba, les femmes collectivement dansent, chantent et font une sorte de corps avec plusieurs têtes. C’est cette idée-là que notre collectif porte en lui.
Propos recueillis par Marie Godfrin pour le Festival de Marseille
Traduits de l’arabe et de l’anglais par Nedjma Hadj Benchelabi
Février 2026