Dans FāSL, présenté en 2024 au Festival de Marseille, vous faisiez entrer en résonance les mots, les signes et les mouvements du corps. Votre nouveau solo SāHO reprend-il les mêmes codes ?
Avec FāSL, j’explorais déjà les liens entre la langue arabe et le mouvement corporel. SāHO se plonge plus profondément dans la mémoire du langage. Ce spectacle interroge la manière de traverser un monde où la langue reflète un système d’éducation qui n’est pas à jour. Au cœur d’institutions traditionalistes brisées, SāHO explore le corps comme territoire de révolution et d’exil intérieur. C’est un moment suspendu où l’esprit s’échappe, entre répression et lumière, absence et lucidité. C’est l’art de disparaître pour survivre. Je reviens à une image très précise de mon enfance : ce moment où l’on récite un poème. Mon corps rejoue cet acte d’apprentissage par cœur, cette récitation imposée. À partir de là, le corps transforme la contrainte de la récitation en un espace de liberté.
Dans votre texte de présentation, vous évoquez votre expérience à l’école au Liban et vos souvenirs lorsque vous aviez sept ans. Vous en gardez, a priori, quelque chose de douloureux... Quels sont ces souvenirs ?
Mes souvenirs tiennent dans un seul mot : SāHO. Cela signifie s’évader. Mon vécu au sein du système éducatif libanais, marqué dans le corps et dans le langage, aboutit à une réalité injuste. Cette fenêtre me revient toujours. J’avais sept ans, dans toutes les matières, en classe, mon mental s’évadait dans une disparition subtile. Un corps en rébellion, une pensée en insurrection. Aujourd’hui, je ne cherche pas à raconter ces souvenirs, mais à les réécrire à travers le corps, dans une silencieuse dissidence. Le corps ne résiste pas au système : il se déplace hors de lui. Il invente un espace où ces structures n’ont plus d’emprise sur l’imaginaire. Je ne me positionne pas comme une victime. J’ai traversé la violence et la rigidité de ce système. Mais ces expériences ont agi comme un révélateur et m’ont permis de voir la réalité. Sur scène, ce n’est pas un corps qui souffre que je montre. C’est un corps qui insiste. Un corps qui s’est réapproprié son histoire pour atteindre une forme de lucidité supérieure.
Le mot « résistance » n’est donc pas approprié ici ?
Le mot « résistance » est devenu un peu lourd. La nature ne résiste pas. Elle persévère. Un fleuve face à un barrage ne s’épuise pas à lutter frontalement, il trouve un autre chemin et continue de couler. C’est cette persévérance, cette force silencieuse, qui m’inspire. Aujourd’hui, quand l’urgence de la survie menace de prendre toute la place, il nous faut persévérer dans le rêve. C’est là que réside notre seule liberté.
Vous faites le choix d’une hybridation entre la danse contemporaine, la théâtralité, les suspensions silencieuses et les musiques. Est-ce pour vous la forme la mieux adaptée pour évoquer cet état de pensée vagabonde ?
Ce langage hybride répond à une nécessité de désobéissance artistique. Je ne pense pas en termes de « forme », mais en termes d’état. Un espace où ces éléments se rencontrent et se transforment. Pour évoquer cette stratégie d’évasion mentale.
Par rapport à ce travail du corps et de la musique, peut-on parler de fusion formelle ?
De rencontre plutôt que de fusion. La musique suit ce mouvement. Elle ne cherche pas à accompagner le corps mais à respirer avec lui.
Diriez-vous que c’est une pièce engagée où votre corps devient « un manifeste » ?
SāHO prend le relais d’une mémoire collective en débris. C’est un souffle brut, là où tout semble s’étouffer. Un manifeste muet. Un cri sans voix. Un état sauvage de réalité.
Mon corps ne cherche pas à transmettre un message politique. Il s’exprime selon sa propre nécessité intérieure, hors des codes, pour traduire l’essentiel : l’humain, tout simplement. Ici, le corps n’exécute pas : il détourne. Il ne représente pas : il se dresse. Il n’interprète pas : il reflète.
Cette humanité dont vous parlez, comment la restituez-vous au public ?
La frontière entre la répétition documentée, l’improvisation et la représentation est volontairement floue. Le public n’assiste pas à un « produit fini » mais à un processus vivant qui semble exister indépendamment de son regard. C’est un mouvement de disparition. Je n’impose pas, je laisse le geste s’effacer pour qu’il ne reste que l’essentiel de l’expérience humaine. Je cherche la présence brute, mon corps n’est pas dans une démonstration de force mais dans une vérité nue : celle de l’instant. Je ne performe pas pour être vue, mais pour être vraie.
Propos recueillis par Marie Godfrin pour le Festival de Marseille.
Février 2026