Qu’est-ce qui vous relie et qui vous différencie dans votre approche de la danse mahraganat, source d’inspiration de vos deux pièces Pleine Lune et Just one Tile ?
Islam : Notre point commun est de venir tous les deux des quartiers populaires du Caire où cette danse, née dans ces quartiers, est omniprésente. Nous avons tous les deux vécu la période de la Révolution et, après, nous avons également tous les deux décidé de suivre des études en danse. Nous sommes de la même génération. Nous nous sommes retrouvés au même moment au Centre de danse contemporaine du Caire où nous avons été exposés à d’autres styles de danse, notamment à la danse contemporaine. Nous avons eu envie de porter sur scène la danse mahraganat qui faisait partie de notre quotidien en l’exposant à d’autres ambiances, en la décalant de la rue et des quartiers, en y apportant nos propres pratiques.
Comment apportez-vous cette danse sur scène et comment l’alliez-vous à la danse contemporaine, car chacun a peut-être sa propre manière de faire ce rapprochement ou de créer une fusion ?
Islam : Dans mon solo (Just one Tile), j’utilise principalement certains mouvements emblématiques de la danse mahraganat pour incarner la question de l’enfermement, de la prison. Cela peut être un enfermement physique mais aussi un enfermement dans sa tête ou dans les normes de la société. À différents moments, il y a des gestes que certaines personnes qui les connaissent peuvent reconnaître. Cela symbolise ma relation et mon évolution par rapport à cette danse et comment je la mélange à la danse contemporaine. Il y a aussi le lien avec l’histoire politique de l’Égypte qui fait partie de moi et que j’exprime à travers ma danse.
Toto : Je viens moi aussi des quartiers populaires et j’observais déjà à l’époque comment, par la danse mahraganat, les gens exprimaient leurs émotions en utilisant la musique et la danse. Et comment le changement de musique et de danse pouvait exprimer des émotions différentes. Ensuite, quand j’ai commencé mes études artistiques, j’ai d’abord suivi des cours de théâtre avant la danse contemporaine, et dans les deux cas c’est la même chose : arriver à exprimer ses émotions sur scène. J’ai essayé de retrouver les mêmes moyens d’exprimer mes émotions sur scène que celles éprouvées dans la danse mahraganat. Au bout d’un moment j’ai réussi à infuser les deux aspects. Ce qui est très intéressant dans la danse mahraganat c’est qu’elle est en évolution constante, à tout moment un geste peut apparaître et être réutilisé. C’est aussi la force de cette danse d’être connectée à ce que les gens vivent et ressentent. J’essaye d’amener ça aussi dans ma pièce.
En quoi cette danse fait que vos propositions peuvent paraître engagées, voire politiques ?
Islam : La musique et la danse mahraganat existaient avant la Révolution mais elles ont explosé à ce moment-là parce que c’était le langage de la jeunesse, de la rue, et que la Révolution était un mouvement de rue. Pendant la Révolution, c’était une manière pour les personnes d’exprimer leurs émotions, quand elles étaient énervées, en colère, tristes, joyeuses… Ça passait par la musique et la danse mahraganat. De fait, c’est devenu une musique et une danse révolutionnaires. C’est aussi un langage que nous utilisons dans notre danse, pas forcément pour parler de choses révolutionnaires ; c’est un moyen d’expression que nous avons intégré pour exprimer nos émotions, nos états d’âme, sans avoir forcément une analyse politique permanente. Par exemple, mon solo est clairement une pièce politique alors que le duo de Toto, Pleine Lune, même s’il y a des aspects politiques, parle plus d’intériorité, d’un état d’esprit. C’est une pièce plus personnelle.
Toto : Ce qui s’est passé, c’est que si la musique et la danse mahraganat existaient avant la Révolution, pendant la Révolution, il y a eu un mix avec les mouvements que l’on appelle Ultra. Il s’agit des supporters de foot très politisés et très impliqués, qui avaient aussi des chants très politiques. Ce mix entre ces deux cultures portées sur une démonstration de force a de fait politisé le Mahraganat qui ne l’était pas à l’origine.
Toto, vous avez dansé dans la pièce Itmahrag d’Olivier Dubois. Que vous a apporté cette collaboration dans votre travail d’interprète et de chorégraphe ?
Toto : C’était une expérience très enrichissante de danser dans cette pièce d’Olivier Dubois car il a réussi à mélanger et à garder la danse mahraganat dans sa forme égyptienne avec une musique occidentale électronique. Par contre, en tant qu’interprète, j’ai trouvé frustrant qu’Olivier Dubois, qui reste extérieur à la culture égyptienne, amène la technique sans interroger ou mettre en avant d’où elle vient et ce qu’elle signifie. C’est ce que j’ai envie d’apporter, parler de ses origines et de ce qu’elle exprime.
Dans le duo Pleine Lune que vous interprétez ensemble, comment se déroule votre process de création puisque vous êtes tous les deux danseurs et chorégraphes ?
Toto : Effectivement nous sommes tous les deux danseurs et chorégraphes, mais c’est la première fois que nous sommes réunis et que nous construisons une pièce ensemble. C’est la première fois que je suis sur un pied d’égalité car nous sommes tous les deux autant danseur que chorégraphe. On essaye ensemble, on tente, on a tous les deux la possibilité de se dire « ça marche ou ça ne marche pas » ! La pièce se construit vraiment en fusion des deux personnes.
Islam : Ce n’est pas juste deux chorégraphes qui se sont trouvés et se rencontrent mais deux danseurs et chorégraphes qui évoluent dans la même philosophie et la même réflexion sur la danse mahraganat depuis des années et qui savent que, quand ils travaillent ensemble, le résultat est très intéressant. C’est pour cette raison que nous avons décidé de créer ensemble cette pièce. Il n’y a ni leader ni suiveur dans ce duo que nous construisons à égalité. On a en commun la volonté de proposer à voir la danse mahraganat d’une manière différente de ce qu’on a l’habitude de voir ou d’avoir en tête quand on pense à elle. C’est proposer une danse mahraganat infusée de danse contemporaine ou sur une musique différente. C’est développer une forme pas forcément plus accessible, mais la proposer à plus de monde que les publics traditionnels.
Propos recueillis par Marie Godfrin pour le Festival de Marseille, traduits de l’arabe et de l’anglais par Nedjma Hadj Benchelabi.
Février 2026