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Entretien avec Michael Disanka

Pour vous c’est quoi l’urgence ?

Pour moi l’urgence c’est la vie, c’est ce qui a trait au vital. Il faut trouver l’urgence vitale pour pouvoir exister. L’urgence c’est ce qui est met en mouvement pour poser des actes, pour poser des actes parlants, pour nommer les choses. Il faut que chacun trouve son urgence vitale pour poser des actes politiques, artistiques. C’est ce qui est moteur.

Et c’est cette urgence qui vous poussé à travailler sur Sept Mouvements Congo ?

Ce qui m’a mis en mouvement pour ce travail c’est d’abord le besoin de mémoire. L’urgence de ne pas oublier, de se souvenir. Je me suis très souvent posé la question de l’Histoire du Congo. A l’école déjà, on ne nous apprend pas la vraie Histoire de notre pays et elle reste très méconnue du grand public. J’ai essayé de remonter le temps jusqu’en 1960 jusqu’à aujourd’hui mais quand tu te mets à chercher sur ce sujet, c’est un grand trou où tu découvres des choses et tu te prends des gifles. Mais à la fin tu ne connais toujours pas cette histoire et tu dois encore chercher. Alors le plus souvent, il faut faire appel à des sources extérieures car cette histoire est souvent racontée par procuration ou par une classe élitiste. Cela créé un écart entre l’histoire racontée par ces gens et la population qui ne la connait pas bien. Bien sûr, mieux connaître son histoire, ça veut dire agir autrement et de manière plus consciente. Et c’est ce besoin de mémoire qui m’a mis en mouvement parce qu’en 2016, le Congo se préparait à avoir pour la première fois de sa vie politique une alternance pacifique par les urnes. Depuis que je connais le Congo, il y a soit des assassinats pour accéder au pouvoir comme avec Lumumba, soit des coups d’état comme en 1997 avec Mobutu et l’arrivée au pouvoir de Laurent Désiré Kabila puis en 2001 à nouveau un assassinat avec Kabila père et Kabila fils qui accède au pouvoir. En 2006 et 2011, il y a eu des élections bâclées. En 2006 les gens avaient déjà choisi de garder Kabila qui était encore bon élève, en quelque sorte. En 2011, Kabila avait déjà appris plein de choses et il a lui même orchestré sa réélection. Puis enfin 2016, l’espoir que ça change. Et je m’étais dit que je devais photographier ces moments avec des mots pour garder une trace et pour que cette histoire ne soit pas toujours racontée à travers les lunettes de quelqu’un d’autre. C’était aussi intéressant pour moi de transformer à cette occasion mon processus d’écriture parce que souvent j’ai un titre qui constitue un thème et puis j’écris. Cette fois-ci je n’avais pas de titre, je ne savais pas sur quoi j’allais écrire. J’y suis allé comme ça, c’est pour cela que je l’ai appelé en lingala «bori zanga kombo», la chose qui n’a pas de nom. Et j’ai commencé par noter mes journées. C’est ça ce que j’appelle photographier l’instant avec des mots. Mes impressions, ce que je vois...c’est comme des clichés que j’immortalise. C’est de cela dont je suis parti.

Et à partir de ce journal, vous avez procédé un autre travail de montage et de collage - en puisant également dans d’autres de vos textes - pour arriver à cette version finale de la pièce telle qu’elle est aujourd’hui. Comment se sont déroulées les différentes étapes de travail ?

D’abord le titre de la pièce, Sept mouvements au Congo, est venu assez tard. Il fait référence au fait que je retrace mes mouvements dans le foutoir de l’Histoire contemporaine du Congo. Ce que les gens retiennent facilement de ce pays c’est la situation politique et la misère. Mais il faut se rappeler qu’il y a aussi des gens qui vivent dans tout cela et qui tentent de créer des espaces de rêve, de prises de paroles, de partage et que des bribes d’espoirs existent. Pendant les huit mois de l’écriture de mon journal, j’étais soit à Kinshasa soit à Lubumbashi, soit à Brazzaville pour le travail et on sent ces endroits là dans l’écriture. Par exemple quand j’étais à Lubumbashi, c’était pour travailler sur «00 243», quand j’étais à Brazzaville, j’ai bossé sur «J’ai à dire» et ces différents endroits et textes ont nourris ce que j’ai écrit dans le journal. Donc on sent aussi ce changement de perspective parfois et les différents niveaux de récit. En tous cas, ça part du personnel pour raconter le collectif et ce va-et-vient qui tend parfois vers l’espoir, peut nous faire chuter dans le désespoir. Le journal constitue un premier support à partir duquel j’ai fait un autre travail d’écriture. C’est de là que les 7 mouvements sont apparus et j’ai composé le texte mouvement par mouvement.

L’espoir est aussi un thème qui traverse la pièce. Il semble un temps être incarné par la figure - presque allégorique - d’Etienne Tshisekedi puis celui-ci meurt et semble laisser derrière lui un immense vide. Par quoi l’espoir peut-il rejaillir ?

L’espoir doit se réincarner en chaque Congolais.e, c’est pourquoi il y a la scène finale où on rend hommage à tous ceux qui ont donné leur vie pour maintenir la flamme de l’espoir. Cette scène finale est aussi celle des déchirements, du ras-le-bol. C’est à chacun.e de nourrir l’espoir en lui et de poser des actes pour que les choses bougent et que cet espoir redevienne collectif.

Justement cette dernière scène, c’est l’explosion de la colère, l’expression d’une rage. Il fallait garder ça pour la fin ?

Oui. J’ai essayé plusieurs fois de «dramatiser» le texte parce que c’était un texte difficile qui m’a beaucoup résisté au début jusqu’à ce que j’accepte de me laisser porter par lui. Pour cela, il fallait résister à la tentation de «faire théâtre» qui est parfois très forte. Je ne voulais pas chercher à construire parce que ça ne marche pas. Donc je suis allé pas à pas dans le texte, j’ai cherché et trouvé ce qui me semblait le plus juste et ce jusqu’à arriver à la fin. Là je me disais que j’avais déjà beaucoup respecté l’auteur et que maintenant il fallait que je laisse surgir le metteur en scène. C’est donc à la fin que j’ai placé cette scène, tout à la fin. C’est certainement celle qui va rester dans les mémoires des spectateur.ice.s. Il est vrai qu’après un spectacle assez chargé en texte, cette dernière scène n’a presque pas de répliques mais il y a cette explosion, cette vie. Et c’est ça aussi un peu Kinshasa. Parfois je me pose la question de savoir comment la vie continue à tenir au Congo. Je me le demande sincèrement, dans cet espace où tout déroge. Mais les gens vivent, il y a cette belle énergie qui côtoie une colère contenue. Si ça explose, ça va mal exploser. C’est pourquoi, il y a une forte volonté de garder les gens séparés dans des maisons, pour qu’ils ne soient pas ensemble, pour qu’ils ne bougent pas. Mais ça doit exploser ! Et dans ma pièce, c’est toute cette colère contenue qui doit se libérer. Elle est latente. C’est comme une fumée noire qui vient tout obscurcir et au 7e mouvement c’est la libération, l’éclatement de la chose.

Dans le spectacle les langues sont mélangées, du français on passe au lingala et à d’autres langues du Congo, c’est important de faire sonner ces langues ?

Ça ne raconte pas la même chose de parler en lingala ou en français. Par exemple en français, j’adore les mots à double sens. Comme « personne » et « personne ». En lingala, c’est autre chose. C’est une langue très musicale, qui donne plus de possibilités. C’est aussi une identité propre. Je le disais aussi au traducteur (des surtitres de la pièce), que je crois que je n’écris pas vraiment en français (rires), j’écris une langue qui ressemble un peu au français mais il y a beaucoup d’expressions qui me viennent du lingala. Quand je les mets en français, c’est tellement poétique ! Le lingala c’est vraiment une très belle langue. Moi j’adore les langues, surtout celle que je ne comprends pas parce qu’alors je ne perçois que leur musique. Et je peux écouter quelqu’un parler dans une langue que je ne comprends pas et entendre cette musicalité, j’adore. Il n’y a pas que le lingala dans la pièce, il y a aussi le kikongo, le swahili notamment dans l’extrait de «00243».

Entretien réalisé le 22 décembre 2018 au KVS pendant le Festival Connexion BXL par Hanna El Fakir

 

 

 

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