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Entretien Radouan Mriziga - Atlas / the Mountain

Atlas est la première pièce d’une trilogie consacrée aux éléments naturels, qui comprend la montagne, la mer et le désert. Quelle est l’intuition à l’origine de cette série chorégraphique ?

 

Radouan Mriziga : La nature, le rapport au paysage est un élément essentiel de mon travail. Au début, je m’intéressais principalement à la fabrication des espaces, à l’architecture, au dialogue entre le corps et l’espace qui l’entoure. J’ai commencé par initier une réflexion sur l’espace théâtral, et sur la manière d’en inventer de nouveaux : comment produire un espace généré par la performance elle-même ? Une des questions à l’origine de cette trilogie concerne la hiérarchie des connaissances. Dans mes premières créations, la danse était toujours mise en perspective avec ce qu’elle pouvait produire en termes de connaissances. Il m’importait de créer un espace horizontal de circulation des savoirs, de manière à défaire toute forme de hiérarchie. Pour moi le mouvement, l’architecture, la géométrie, l’artisanat devraient être abordées de manière horizontale. 

Par la suite, j’ai initié un cycle axé autour des savoirs ancestraux en lien avec l’histoire de l’Afrique du Nord, et plus spécifiquement le Maghreb et la culture Amazigh dans son rapport au monde méditerranéen. Mon désir n’était pas tant de reproduire ou de réinventer les éléments de cette culture mais de porter un regard nouveau dessus. J’ai entamé une trilogie sur la lune, le soleil et la terre – en lien avec les déesses Tanit, Nithe et Athena, en m’intéressant au trajet épistémologique de ces figures : leur trajet du désert vers Carthage, puis vers l’Égypte et la Grèce. Dans le même temps, j’ai commencé le projet Libya, qui s’inscrit dans la continuité de cette recherche sur l’histoire de l’Afrique du Nord au prisme de la culture Amazigh. Je me suis réapproprié certains éléments de cette culture – musique, rythme, poésie, artisanat… Pendant cette recherche, trois éléments centraux sont apparus : la mer, la montagne et le désert, que l’on retrouve dans le drapeau Amazigh qui est bleu, vert et jaune. Il s’agit d’un écosystème et d’un espace culturel très riche – avec son architecture, sa nourriture, son artisanat, ses récits. Après avoir terminé Libya, j’ai ressenti le besoin de me focaliser plus spécifiquement et plus en profondeur sur chacun de ces espaces. C’était une manière de revenir sur la question de l’espace, mais à partir d’un autre point de vue : de l’espace que le corps peut produire, en passant par l’histoire, pour revenir à l’espace en tant qu’écosystème... 

Atlas dans la langue Tamazight signifie : « là où le soleil disparaît ». On retrouve Atlas dans la mythologie grecque – c’est celui qui porte le monde sur ses épaules. Mais il y a également le roi Atlas, en Mauritanie, connu pour son étude des étoiles. L’imagination liée aux montagnes est très vaste. Par ailleurs, la montagne – mais aussi le désert et la mer – représentent des espaces de résistance. Résistance du peuple Amazigh à toute forme d’assimilation, résistance des peuples du désert contre l’urbanisation...



Ces projets chorégraphiques sont aussi une manière de reconsidérer la lecture – souvent très européocentrée – de la culture méditerranéenne ?


La culture Amazigh est principalement orale ; on la retrouve dans son patrimoine comme l’artisanat, la danse, les récits, les costumes, le langage lui-même… Et effectivement, tout ce qui n’a pas été répertorié et classifié par la culture européenne à partir du 18e siècle a tendance à être évacué du champ des connaissances. Pour moi, le modèle de transmission oral est aussi une manière de reconsidérer notre rapport à la connaissance : le savoir n’est pas centralisé, il n’a pas besoin d’être répertorié dans un livre pour être vivant et actif. Une culture évolue, dans les corps, les pratiques des personnes qui la manient. Cela me relie à ma propre pratique, la danse, qui se transmet de manière vivante plutôt qu’écrite – et qui me paraît aussi importante que d’autres formes d’invention humaine. La performance est un espace de rencontre des connaissances. Dans mon travail, le corps est toujours au centre, tout en étant en discussion avec une multitude d’autres éléments – paysage, couleurs, musique – plutôt que dans une tentative de représenter quelque chose.



Dans Atlas, différents éléments dialoguent avec le corps – notamment les costumes. Comment s’est inventée cette forme animale qui vous recouvre ?


Les costumes viennent d’une collaboration avec Salah Barka. Lorsque j’ai commencé à travailler sur Atlas, un animal m’a accompagné : le bouc des montagnes. D’abord parce qu’il symbolise l’esprit des montagnes. Il y a un groupe de musique Amazigh que j’aime beaucoup, Oudaden – le bouc est leur symbole. Cet animal a la capacité de s’adapter à son environnement, de se tenir dans des espaces très étroits. Mais je voulais également prendre en compte le paysage de manière globale – en m’intéressant à la végétation, mais aussi à la dimension spirituelle de cet espace. Pendant les répétitions, la figure d’Atlas, tenant la terre sur ses épaules, m’a beaucoup inspiré ; et pour moi cet animal, avec ses cornes, donne l’impression qu’il porte quelque chose au-dessus de sa tête. J’ai demandé à Salah Barka de créer un costume qui me permettrait de me rapprocher de cette figure animale – à la manière d’un animal-totem habitant cet espace performatif. Il a créé ce costume qui n’est pas une représentation, mais un entre-deux – entre l’humain et l’animal. Cela devient un esprit – un autre corps composé de différents éléments. Cette figure mi-animale mi-humaine cherche à résoudre la question : comment reprendre place au sein de la nature – quitter la position d’observateur extérieur qui est celle des être humains ? 



La musique s’appuie sur des rythmes, des structures répétitives, qui agissent à la manière d’une transe. 


Les nombres sont très importants dans mon travail : c’est souvent un nombre qui établit une cohérence dans la structure – reliant les rythmes, le temps, l’espace. Dans Atlas, j’ai placé l’accent davantage sur le rythme lui-même. D’habitude, j’utilise souvent le texte pour transporter l’imagination ; mais avec cette pièce, j’avais envie d’emporter le public dans une forme de rituel – à travers les rythmes et la musique plutôt qu’en utilisant les ressources du sens. Dans cette trilogie, j’utilise beaucoup les nombres 1, 2 et 3. L’espace est également structuré et divisé de manière invisible par le chiffre 3. Je voudrais que ces éléments soient présents, notamment à travers l’écoute, sans être visibles. Je suis attiré par la manière dont ces trois espaces – la montagne, la mer et le désert – apparaissent plutôt que d’être construits. La musique fonctionne également par un phénomène d’apparition : apparition de rythmes qui se répètent ; à travers la répétition, d’autres éléments apparaissent – des liens émotionnels, un imaginaire… Progressivement, l’accumulation des lignes produit un vertige, qui à son tour fait apparaître quelque chose d’invisible, d’imperceptible. Tout résulte de l’entrelacement entre trois espaces : l’espace naturel des montagnes, l’espace théâtral de la représentation, et l’espace imaginaire qui se crée entre les deux – l’espace de l’invisible et des apparitions qui s’élabore dans l’équilibre de tous les éléments du spectacle.  




Propos recueillis par Gilles Amalvi pour le Festival d’Automne. 

Avril 2024


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