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ERIN MANNING À PROPOS DU MOINDRE GESTE

Le Moindre Geste : la force gestuelle qui ouvre l’expérience à sa variation potentielle.


Le Moindre Geste : l’ineffable nature qui réoriente ponctuellement l’expérience.


Le Moindre Geste : ce qui passe souvent inaperçu, ses fils d’improvisation de variabilité ignorés bien qu’ils soient parmi nous.


Selma et Sofiane Ouissi m’invitent à participer à une première itération de leur travail ayant pour thème le moindre geste. Celle-ci consiste à se tenir devant une vidéo grandeur nature d’une personne interviewée et à reproduire ses gestes, en temps réel. Nous sommes au nombre de 12 et nous tenons debout sur trois rangées.


Je suis au fond. Je bouge non seulement en fonction de la vidéo, mais aussi par rapport aux autres participants. Quels que soient mes efforts, je n’arrive pas à ignorer totalement les petits gestes de mon voisin, en réaction à la femme que nous observons tous et avec qui nous bougeons.


Mes mouvements sont faux, mes gestes toujours effectués un peu trop tard. Je suis touchée par le fait d’être consciente que mon corps ne peut pas se conformer aux gestes de la femme que je regarde et qui est plus petite que moi. Mes bras ne bougent pas de la même façon que les siens.


Je me rends compte que je suis souvent désorientée. Quels sont les gestes à effectuer ? Comment est son visage ? Comment sont ses bras ? Ses jambes ? Je remarque que l’homme devant moi bouge les mains. Je m’intéressais alors à l’expression des yeux de la femme. Je réponds au mouvement de l’homme, l’écho d’un écho.


Ce que je ne sais pas, c’est que d’autres personnes nous regardent bouger dans une pièce fermée située derrière nous. Ils ne peuvent pas voir la femme mais contrairement à nous, ils entendent sa voix. Ils l’entendent en association avec nos mouvements. Ils entendent nos gestes.


Cette expérience dure 27 minutes et me touche profondément. Ce qui en ressort, c’est la sensation du geste. En fin de compte, il apparaît clairement qu’un geste n’est jamais imité. Bouger, c’est être transporté. Bien sûr, dans un premier temps, nous bougeons effectivement pour représenter ses mouvements. Mais rapidement, sans même entendre le discours, nous commençons à le sentir, à nous laisser aller à travers lui. Un rythme s’installe, permettant la création d’une variation. Nous percevons le moindre geste au moment où il commence à bouger dans le champ de la relation. Nous ressentons le moindre geste moins comme une quantité déterminée que comme une capacité de variation, bien vivante et pleine de potentiel. Ce potentiel nous transporte, il n’affecte pas la forme du geste, mais sa force.


C’est également ce que ressentent les personnes qui écoutent la femme mais qui nous regardent. Ils ne sont pas touchés par un mouvement représenté ou dirigé. Ils sont touchés par la force du mouvement, par sa nature. Ils ressentent l’intérêt dans le mouvement. Ils disent être transportés par une ineffable nature, ressentie dans l’expression de notre attention au geste. Ils ressentent l’impossibilité de la reproduction non pas comme un désavantage mais comme une intensification de ce qui ne peut être dit, mais qui peut se traduire par des gestes.


Selma et Sofiane Ouissi sont des auditeurs sensibles. Leur travail chorégraphique sur le geste consiste en une pratique qui réside dans le fait de se mouvoir avec les autres. En dessinant le geste et en créant une taxinomie de celui-ci, leur travail est profondément axé, non pas sur la délimitation du geste, mais sur l’activation du potentiel qui le traverse. Il s’agit d’une taxinomie de la variation intérieure du potentiel d’expression du geste. Cette part intensive d’expression gestuelle ne peut être ni dessinée ni exécutée. Elle existe quelque part entre les deux, dans l’infra de la participation, au sein du mouvement et de l’émotion d’une expérience encore naissante. Le moindre geste ponctue ce qui va plus loin que l’expression, faisant ressentir ce qui dépasse la parole.

 

 

Gand, Juin 2016

Erin Manning, philosophe, auteure de The Minor Gesture