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Hommage à Frie Leysen

par Jan Goossens

Tu vas nous manquer ma petite dame Leysen.

 

Lorsque la nouvelle du décès de Frie m'est parvenue,  je dînais dans la Médina de Tunis en compagnie de Sofiane Ouissi, un de ces « intimes » artistiques que Frie avait dans le monde entier. Frie les a programmés, lui et sa sœur Selma, partout dans le monde : Bruxelles, Beyrouth, Le Caire. Elle était également l'instigatrice de la première édition du festival citadin Dream City que les Oussi ont lancé en 2007, sous la dictature de Ben Ali. Par coïncidence, nous avions choisi le restaurant 'Fondouk El Attarine', une ruine en 2007, époque à laquelle Dream City s’y déroulait en partie. « Je ne me souviens pas combien de représentations Frie a vues ici, m'a dit Sofiane,  mais sans elle, il n'y aurait eu rien de tel: ni notre Festival, ni notre travail artistique ni même ce restaurant. »

 

Nous sommes probablement très nombreux à se sentir orphelin maintenant, sous différents angles, artistes, programmateurs, travailleurs culturels de Bruxelles, de toute l'Europe, mais aussi du Cap, de Séoul ou de Buenos Aires. Frie était une source d'inspiration et de motivation, ne respectait que les choix francs, pouvait impitoyablement critiquer et était toujours une référence. Pas à cause d'une vision unique, d'un concept ou d'une esthétique car elle avait plus d'un tour dans son sac. Mais grâce à une combinaison unique de curiosité, d'intelligence raffinée et d'intuition, d'audace et d'obstination, qui a toujours conduit à une programmation vitale. Ce faisant, elle aurait traversé le feu pour des personnes et des projets qu'elle trouvait innovateurs et indispensables, partout dans le monde, sous quelque forme que ce soit, en opposition à toute mode, à l'opinion, au dogme ou à la doctrine. Ouverte au monde, toujours courageuse et indépendante, inconditionnellement du côté de l'artiste novateur. La liste des spectacles, festivals et institutions qui sans elle, auraient mené une existence bien différente est presque infinie.

 

J'ai eu le privilège de faire quelques longs voyages avec Frie. C'est ainsi que nous sommes vraiment devenus amis et que j'ai pleinement réalisé à quel point elle était une femme chaleureuse et douce. Je n'oublierai jamais le temps que nous avons passé ensemble à Kinshasa, il y a environ dix ans. Avec une partie de l'équipe du KVS nous y avons passé une partie de l'été et avons co-organisé avec des artistes et partenaires locaux le Connexion Kin un festival de travail scénique congolais et africain. Frie est venue,  pas seulement pour quelques jours, mais pour deux semaines. Dès la première minute, elle a été complètement elle-même : d'une curiosité infinie, entamant la discussion avec tous ces jeunes créateurs de théâtre et chorégraphes, toujours prête à écouter et à prendre des notes, concentrée à chaque répétition et représentation. A cette époque elle avait déjà quitté depuis longtemps De Singel et le KunstenFestivaldesArts, mais l'urgence et l'engagement étaient les mêmes. Pas question d’y aller en douceur, ni médiocrité : la barre a toujours été haut placée. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y avait pas de plaisir : tous les soirs autour d'un verre elle était présente, avec son rire généreux et son inséparable cigarette. De préférence de fabrication iranienne, mais elle expérimenta aussi des variantes congolaises. Lorsque Connexion Kin s'est terminé et qu'il nous restait encore quelques jours, Frie a proposé de traverser le fleuve Congo et de jeter un regard artistique sur Congo-Brazzaville. Vingt-quatre heures plus tard, nous étions assis avec le réalisateur sud-africain Brett Bailey, les fesses mouillées dans un bateau-moteur délabré...

 

Mais tout avait en effet commencé à Bruxelles. Plus que Bruxelles 2000, se sont les premières éditions du KFDA qui m'ont donné envie d’y travailler. Ils m'ont fait prendre conscience du potentiel fascinant de la ville, entre les différentes communautés belges, l'Europe et le monde. C'est sur cette intersection que Frie se positionnait et ce faisant elle ouvrait un énorme baril d'énergie créative et politique. La transformation du KVS a capitalisé sur ce dynamisme. Elle l'a suivie de près, avec attention et bonne volonté, de manière très critique lorsque c'était nécessaire. Tous les mois, elle suivait les représentations, toujours une cigarette à la main. Lorsque le personnel de salle ou des visiteurs lui faisaient remarquer qu'il était interdit de fumer, elle me montrait invariablement du doigt et répondait que « le directeur a dit que c'était autorisé ». Et nombreux furent nos rendez-vous Bij den Boer sur le Marché aux Poissons « notre cantine » comme nous disions. Lorsqu'elle voulait me faire la leçon elle commençait toujours par l'intro « Mister  Goossens ».  Je me disais « Attachez vos ceintures ». Partout dans le monde les collègues se souviendront de la générosité de Frie, mais son moteur était l'indignation. Ce qui lui permettait à chaque fois de repousser les limites et les frontières.

 

« Mister Goossens »  a souvent reçu de Frie le premier coup de pied qui mettait tout en route. Après 5 ans de travail local dans De Bottelarij à Molenbeek elle m'a dit qu'il était urgent que je sorte dans le  monde et que je regarde par-dessus les murs de Bruxelles. Après 10 ans de KVS, c'est elle qui me rappelait régulièrement qu'il était grand temps de faire mes valises. Je n'ai pas toujours aimé l'entendre, mais je savais qu'elle avait raison. Et qu'elle était toujours aussi sévère pour elle-même.

 

On le dit parfois trop vite, mais maintenant que Frie n'est plus là, une époque s'achève. Et il y a de très bonnes raisons à cela. Maintenant que nous ne voyons plus la crise écologique à l'horizon, mais que nous sommes en plein dedans, avec la pandémie de COVID comme ultime révélation, les notions comme "internationalisation" et "mobilité" doivent être interprétées de manière radicalement différente dans les arts du spectacle également.  Et comment  un ancrage dans un contexte urbain peut à nouveau être un élément fondamental  du fonctionnement de trop de festivals qui se sont détachés de leur base locale, demeure une question essentielle. Mais plus important encore est que nous ne perdions pas dans cette transformation ce que Frie nous a appris pendant 40 ans : que sans personnalité, sans honnêteté et sans radicalisme, nous sommes condamnés à la marge.

 

Tu manqueras terriblement à Mister Goossens ma petite dame Leysen.

 

Et je ne suis certainement pas le seul.

 

JAN GOOSSENS