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Note d'intention

Lisaboa Houbrechts

 

L’absence de voix dans le théâtre actuel


«Tant au théâtre que dans l’ensemble du monde actuel, nous sommes confrontés de plus en plus souvent à la voix des silencieux. Le concept des «sans-voix» a été surmédiatisé ces derniers temps; les expositions d’œuvres d’épouses de peintres célèbres ou les spectacles de théâtre conçus comme des hymnes dédiés à des activistes oubliées des siècles passés se multiplient. Des individus disparus dans les plis du temps refont enfin surface pour attirer notre attention sur les sujets devant lesquels nous nous voilons la face. L’histoire est remise sur le tapis et réévaluée mais il subsiste des récits qui ne sont pas retenus.


I Silenti – c’est-à-dire ceux qui sont condamnés au silence – comprendra ces échos, mais se veut avant tout une prise de position poétique et abstraite. Le spectacle se déroulera dans une zone frontalière régie par deux courants: lumineux à l’extrême et obscur à l’extrême. La dynamique du spectacle naîtra de l’alternance constante de la visibilité et de l’invisibilité. Le but est de proposer une expérience, non seulement du silence, mais aussi de la cécité de Tcha Limberger. C’est lui qui, en tant que protagoniste, mettra en lumière la tragédie de son peuple qui ne peut toujours pas sortir de l’obscurité. Ainsi, lors de la 80e Journée internationale de commémoration des victimes de l’Holocauste en 2020, le Porajmos n’a été mentionné qu’en passant, comme d’habitude ; le génocide des Roms n’est pas officiellement reconnu en tant qu’opération de purification ethnique.


I Silenti n’a pas comme but d’être un spectacle de théâtre factuel ou documentaire, mais veut exprimer plus explicitement l’ensemble d’expériences liées au silence imposé, à l’isolement et à la solitude.


Tcha Limberger est placé au centre de ce remaniement et manipulation des madrigaux du XVIIe siècle par Fabrizio Cassol. Il s’agit d’une représentation poétique des rapports entre le centre et sa périphérie, ainsi que des possibilités pour ces deux pôles de changer de position. Le spectacle explore aussi une fusion du passé et de l’époque actuelle, de partitions emblématiques solidement documentées et de musiques non documentées, transmises oralement. À l’issue des recherches musicales, ces deux univers ne se font plus face, mais naissent l’un de l’autre. Ils sont liés à leur point d’origine et s’introduisent l’un dans l’autre au fil de la quête de beauté, de réconfort, de régénération et d’émoi.


Tcha Limberger partagera le plateau avec des musiciens proches de lui. Les autres chanteurs seront l’Écossaise Nicola Wemyss, l’Argentin Jonathan Alvarados et l’Afro-Américaine Claron McFadden. L’accompagnement musical sera assuré par le kaval de Georgi Dobrev, la contrebasse de Vilmos Csikos, l’accordéon de Philippe Thuriot et la percussion de Simon Leleux. La scénographie est conçue par le peintre abstrait Oscar van der Put. Il crée un «anti-espace» d’une monumentalité abstraite, un lieu qui n’est pas un lieu, du temps qui n’est pas du temps. J’ai fait une sélection d’images historiques avec lesquelles il travaille comme artiste vidéo et les projette dans l’espace qu’il crée. Les costumes ont été réalisés par An Bruegelmans. Elle tente de donner forme aux fantômes gris de la mort et du passé, mais elle ramène les “oubliés” du passé au présent et transforme leurs costumes en couleur pendant la représentation.

 


Le corps historique


Le plus important est la possibilité pour Tcha d’entrer dans un espace où il peut se souvenir. Dans cet espace de mémoire naît une nouvelle métaphore. Tcha Limberger plonge dans le souvenir et chante la nature dans l’isolement, un voyage nostalgique, un exil ou une fuite. Alors qu’il est confronté à la guerre, il se remémore ses origines dont on sait si peu de choses; la danseuse Shantala Shivalingappa paraît en tant qu’incarnation de ces origines. Plusieurs mythes circulent autour des origines des Roms. Selon l’un d’eux, les Roms seraient un groupe banni d’Égypte par le Pharaon en même temps que les Juifs, en 500 av. J.-C., et errant à travers le monde depuis la sortie du désert, en tant qu’ancien peuple d’esclaves. Un autre mythe veut qu’à l’origine, les Roms vivaient dans le nord-ouest de l’Inde, près de la frontière pakistanaise. Autour de l’an 1000, les incursions du souverain afghan les auraient fait fuir et entamer une existence errante parce qu’ils ne disposaient plus de territoire où s’établir. On parle à ce propos de la diaspora des Roms.


La danseuse Shantala Shivalingappa évoluera en scène en tant qu’incarnation des origines indiennes de Tcha. Comme ce dernier est aveugle, il ressent la présence de la danseuse, mais ne peut pas la voir. Nous obtenons ainsi une métaphore, une allégorie, de la confrontation des Roms à leurs origines perdues, un rapport chargé d’émotions entre Tcha qui chante et Shantala qui – invisible pour lui – danse sur ses paroles. Le volet conceptuel du spectacle s’appuie sur un principe clair, mais sujet à modification: la mise en relation de l’Holocauste oublié et des origines perdues. Ces deux sujets évoquent un sentiment de perte par rapport à ce qui est voué à disparaître. Mais en même temps s’y révèlent la vitalité, la force, l’instinct de survie, l’apaisement et la beauté. Quant à Tcha, il ne représente pas seulement le point de vue des Roms, mais aussi celui des aveugles. Cette expérience est un point de départ crucial.


La dramaturgie de l’apparition et de la disparition se manifestera dans notre approche de l’histoire de Tcha Limberger. Nous mettons en œuvre à la fois des éléments réels et fictifs le concernant, et nous élaborons un univers particulier à partir de ces données. Ainsi est évoqué un univers contemplatif ou abstrait dans les limbes, permettant aux spectateurs de s’im- merger dans la musique et dans toutes les références qu’elle véhicule.»

 

 

- Lisaboa Houbrechts 

 

 

 

Traduction : Martine Bom

 

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