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RENCONTRE AVEC FAUSTIN LINYEKULA

En collaboration avec son âme sœur, Hlengiwe Lushaba, chanteuse sud-africaine et une des voix les plus intenses du continent, le célèbre danseur et chorégraphe congolais, Faustin Linyekula, crée Not Another Diva, une œuvre grandiose qui explore notre vision commune de la notion de diva, en mêlant harmonieusement la danse à la musique. Après avoir passé l’été dans sa ville natale de Kisangani — où se trouvent ses Studios Kabako — pour travailler sur Not Another Diva, Faustin Linyekula a réussi à faire une petite place dans son emploi du temps bien rempli pour nous donner un aperçu du travail d’artiste au Congo et discuter des origines de sa nouvelle pièce.


À quoi ressemble la vie d’un artiste dans une ville comme Kisangani ?


Je pense que ce n’est facile dans aucune partie du monde, mais le contexte du Congo rend cela plus compliqué. Mes collègues à Bruxelles peuvent compter sur les infrastructures existantes pour les aider à faire avancer leur travail. À Kisangani, il faut créer son propre cadre et, comme il n’y a pas d’école de danse, il faut former soi-même ses interprètes. Cela représente du travail en plus tout en étant un avantage car l’infrastructure est adaptée à vos exigences et vous pouvez améliorer la formation de vos interprètes en fonction de vos besoins. En ce qui concerne le contenu, je peux en quelque sorte présenter ce que je veux parce que le gouvernement ne s’en soucie tout simplement pas. La seule chose qui les préoccupe, c’est leur pouvoir et tous ceux qui le menacent seront tués ou arrêtés. En tant qu’artiste, il est donc important de développer des formes d’art qui vous protègent. Je considère que la poésie a toujours une longueur d’avance sur la censure. En utilisant la forme la plus poétique, je peux aborder des sujets politiques et c’est la seule façon de survivre.

 

Pensez-vous qu’il existe des différences entre le public de votre ville natale et le public européen ?


Quand vous créez quelque chose, votre ambition est d’inventer votre propre langage. Que je sois à Kisangani ou à Gand, je parle une langue étrangère. Il faut donc traduire cette langue au public. Au Congo, les gens ne viennent pas assister à mes spectacles pour mes références à l’histoire de la danse. Ce qui les intéresse, c’est l’expérience et l’énergie que vous partagez avec eux. En Europe, vous pouvez duper le public avec des citations suaves. Naviguer entre ces deux publics m’offre le meilleur des deux mondes. J’ai besoin de penser à la fois à l’énergie et aux références dans mon travail.

 


Comment est né le spectacle Not Another Diva ?


Tout a commencé avec le souhait de Hlengiwe Lushaba d’enregistrer un album dans notre studio, mais comme je voulais le mettre en scène, nous avons réuni une équipe d’artistes dont le travail nous inspire. Nous avons commencé à réfléchir sur le personnage de la diva et j’ai baptisé la performance Not Another Diva. Quand on pense à une diva, on sent qu’elle a quelque chose de tragique. On peut citer par exemple Miriam Makeba, la célèbre chanteuse sud-africaine, qui a tant donné au peuple sud-africain dans la lutte contre l’apartheid. Mais qu’a-t-elle eu en retour ? Elle a dû lutter pour sa vie jusqu’à ce qu’elle meure littéralement sur scène. Si la seule façon d’être une diva est de se faire vider de toute son énergie et de ne rien obtenir en retour, alors je ne veux pas que les femmes soient des divas. Ce qui est aussi épouvantable à propos des divas, c’est qu’elles sont souvent arrachées à leur famille parce qu’elles sont sous les feux des projecteurs et appartiennent au public.

 


Vous cherchez donc à rendre leur humanité et leur dignité aux divas par le biais de cette performance ?

 

Tout à fait, de quelle façon les femmes peuvent-elles être des divas tout en restant connectées avec leur famille et la vie quotidienne ? Nous nous sommes demandé quel genre de diva cela pouvait être. Peut-être une diva qui se produit dans une arrière-cour, là où les gens vivent. Not Another Diva vise à ramener la diva dans l’arrière-cour, vers son peuple, vers ses racines. Pas de paillettes et de glamour, nous voulons mettre en scène une diva différente, une diva qui reste ancrée dans la réalité quotidienne et en contact avec elle. En tant qu’artiste/diva moimême, je veux faire partie de ma communauté et ne pas planer au-dessus d’elle. Bien sûr, j’apprécie l’attention que les médias portent à mon travail, mais je réfléchis toujours à la façon dont je pourrais l’utiliser pour faire avancer les choses.

 


Vous vous désignez également en tant que diva. Est-ce que le spectacle traite aussi de la question de l’homme en tant que diva ou est-ce strictement lié aux femmes ?


Bien sûr, il y a des hommes divas traités de la même façon. Mais être une femme et une star rend les choses encore plus compliquées. Dans le monde entier, et sur le continent africain en particulier, il n’est pas facile d’être une femme. Je me permets même de dire que c’est le rôle ou le travail le plus difficile au monde. Comment puis-je, en tant qu’homme, travailler avec des femmes tout en prenant en compte le fait qu’elles doivent affronter tous ces désavantages ? Est-ce que je peux être sensible à cela en sachant que je ne pourrais jamais être à la place d’une femme ? Dans quelle mesure suis-je conscient de ces injustices et que puis-je faire ? Est-ce que je suis prêt à prendre mes responsabilités ?

 


Voulez-vous dire qu’il est plus dur d’être une femme diva dans les pays africains ?


Notre percussionniste, Huguette Tolinga, est originaire de Kinshasa. Au Congo, c’est exceptionnel de voir une femme qui fait des percussions car c’est un monde dominé par des hommes. Être une femme percussionniste talentueuse devrait inspirer beaucoup de respect, mais les gens diraient plutôt : « Cette femme est comme un homme ». Ils insinuent que ce n’est pas bien pour une femme d’être forte. Notre société préfère les femmes soumises. Il faut beaucoup de force pour s’affirmer, investir cet espace et être une figure de proue.

Il n’y a que trois femmes sur scène, mais elles sont toutes pleines de détermination. Elles sont si fortes que les quatre artistes masculins qui les entourent ne les privent pas de leur énergie. Cette représentation est en quelque sorte une célébration de la force de ces femmes, une ode à la conscience du fait que la force n’est pas en contradiction avec la beauté. Souvent, dans les sociétés traditionnelles, les gens ont peur des femmes fortes parce qu’elles ne mettent pas la force, la beauté et la délicatesse sur le même pied d’égalité. Not Another Diva est une tentative de créer un espace pour la force de ces femmes autant que pour leur beauté et leur fragilité. L’art ne peut pas changer toute une société, mais il peut changer les gens, et c’est là que cela commence. Il s’agit d’ouvrir l’espace, d’inviter les gens à venir et espérer qu’ils seront touchés et commenceront un nouveau voyage.

 

 

 

Propos recueillis par Isaline Raes

pour subbacultcha.be (sept.2018)